Saint-Claude « Edouard Vuillard et Ker-Xavier Roussel n’ont pas été réunis dans une exposition depuis 1968 »

Jusqu’au 31 décembre, le Musée de l’Abbaye propose une exposition dédiée à Vuillard et Roussel. Rencontre avec Mathias Chivot historien de l’art et commissaire scientifique.

Publié le : 10/07/2017 à 09:01
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Mathias Chivot devant "Le Verger" de Ker-Xavier Roussel jamais montré au public.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi cette exposition est exceptionnelle ?
C’est la première fois que l’on réunit ces deux artistes sous une thématique : celle du paysage. Habituellement on montre toujours un peu la même chose de Vuillard : ses intérieurs, sa science de l’espace. On l’a souvent vu en peintre d’intérieur alors que c’est surtout quelqu’un qui peint dehors. Quand on connaît l’homme et qu’on lit son journal ; on sait qu’il voyage beaucoup et qu’il passe son temps à regarder la nature. Ce n’est pas uniquement le peintre des étoffes, des intérieurs qui sentent le caramel avec sa mère qui touille les confitures. Tout cela occupe à peine une dizaine d’années dans la vie de Vuillard va peindre pendant 50 ans. On ne pouvait pas se cantonner à cela. Et puis ce qui est exceptionnel c’est qu’on n’a pas réuni Roussel et Vuillard dans la même exposition depuis 1968 au Palais des Tuileries à l’occasion d’une grande rétrospective. Alors qu’avant, de leur vivant, dans les années 30-40 on les montrait tout le temps ensemble. Et le troisième larron c’était Bonnard. C’était donc bien de réinitialiser un sujet qui n’avait pas été traité depuis très longtemps et surtout de les montrer ensemble. Ce sont deux beaux-frères, mais surtout de très grands amis depuis le début de leur carrière en 1897 jusqu’à leur mort en 1940 et 1944.

Des œuvres qui n’ont jamais été vues

Comment avez-vous composé cette exposition ?
Pour moi il y avait quatre sections évidentes. Pour la première, il fallait que l’on parle de l’époque Nabis pour défaire l’idée reçue que Vuillard est un peintre d’intérieur pendant les dix premières années de sa carrière. Il a passé beaucoup de temps dans les jardins publics. Il en a tiré des panneaux décoratifs magnifiques dont une partie est visible à Orsay. Vuillard a un sentiment très fort pour la nature. Il observe les qualités de vert, les changements de nature. Il sort en dehors de Paris et on sent un sentiment bucolique assez précoce chez lui qui va se relancer dans les années 1900. Chez Roussel c’est beaucoup plus évident, parce qu’il est toujours préoccupé par la mythologie. Soit avec des muses à travers les bois, soit avec des œuvres très solaires un peu dionysiaques de femmes nues qui courent dans les champs. Chez lui le sentiment de nature est vraiment une extension naturelle. La première partie montre donc la formation de cette préoccupation pour le paysage. Dans la seconde partie, on montre que ces deux hommes voyagent. On les a souvent identifiés comme des gens sédentaires, mais ce n’est pas vrai du tout. On présente ainsi le temps des villégiatures pour Vuillard qui sont importantes, avec son côté proustien de reconstruire la réalité à partir du souvenir qu’il a de situations qu’il a vues ou qu’il a essayé de croquer. Il y a ainsi la Bretagne et la Normandie. Pour Roussel, la Méditerranée est très importante car il installe ses mythologies dans son jardin. Il y a aussi les bords de la Méditerranée quand il va voir Signac à Saint-Tropez.

Ces deux premières périodes se trouvent au rez-de-chaussée ?
Tout à fait. Ensuite, au second étage c’est une troisième séquence que l’on appelle « les paysages du quotidien  » où l’on montre comment les artistes peignent ce qu’ils ont sous les yeux. Pour Vuillard, c’est le château des Clayes où il passe beaucoup de temps. Ce château avait été acheté par son marchand de tableaux et sa femme Lucy Hessel, qui était la grande muse et la maîtresse de Vuillard. Il y passait donc beaucoup de temps et on présente dans cette exposition des pastels du château des Clayes magnifiques. On sait très bien par son journal qu’il est très préoccupé par les harmonies de vert, par les gammes de couleurs. Il a des préoccupations postimpressionnistes. Il recommence à regarder la qualité de l’air, la couleur de la lumière… à se mettre sur un point fixe pour voir les choses changer… très à la Monnet qu’ils vont voir régulièrement à Giverny. Et puis pour Roussel ça explose et son paysage quotidien c’est son jardin qu’il prend à bras-le-corps. Pour lui ce sont les couleurs qui comptent. Il plante, il terrasse, il remodèle, il crée son décor pour le peindre ensuite et faire poser ses petits-enfants, sa fille, sa maîtresse, drapés pour représenter une muse, une fontaine de jouvence… Lui, c’est la rêverie permanente et on glisse comme cela dans le paysage allégorique qui est le thème de la quatrième section. On y montre que Vuillard a peint des allégories qu’il a installées dans des paysages dont le grand parc du château des Clayes dessiné par Lenôtre. Et puis Roussel a fait de grandes élégies, de la grande peinture décorative faite pour être admirée sans un sujet précis. C’est le plaisir de peindre qui l’occupe les 20 dernières années de sa vie. Il y a donc au deuxième étage des tableaux inédits que l’on n’a même jamais vus en noir et blanc dans les catalogues des années 50 et que l’on a retrouvés !

Roussel dessinait comme il respirait

Où avez-vous retrouvé ces tableaux ?
Dans des collections particulières à force de chercher, de pister. C’est aussi un travail de défrichement d’œuvres, car certaines qui appartiennent à la fin de la carrière de Roussel sont inédites. La critique des années 60 estimait que c’était des choses tout à fait ’accessoires’, parce que ce sont des petits supports, des pastels… tout cela est périssable et ne sont pas de vraies œuvres. Or, pour Roussel, il y a toute cette écriture automatique extraordinaire. Il dessinait comme il respirait ! Pendant la guerre, il a continué à dessiner avec trois fragments de pastel sur des petits bouts de papier déchiré. Chez lui il a eu une montée d’énergie incroyable. Il y a plusieurs exemples dans ce musée et ça aussi c’est nouveau.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers ces deux peintres ?
De par mes études, je viens plutôt du XVIIe religieux. J’avais donc une idée préconçue sur le XIXe pesant, bourgeois, hyperréaliste et je me suis aperçu que cette fin de siècle était plutôt décadente, ésotérique avec des complexités, des contradictions. Il y a une espèce de bouillonnement intellectuel et d’avantgarde que je ne soupçonnais pas et cela m’a fasciné chez Vuillard qui s’intéresse à plein de choses, qui regarde les ballets russes, qui écoute Debussy. Tout cela fait un ensemble extrêmement plein. Je me suis aperçu que ce XIXe siècle est plutôt léger et porteur de tous les ferments qui sont notre modernité aujourd’hui. Et Roussel a suivi parce qu’il passait beaucoup de temps ensemble, avec une amitié indéfectible que l’on remet un peu à l’honneur ici.

Quels sont vos coups de cœur ? Il y a le coup de cœur institutionnel totalement renversant qui s’appelle « Le banc rose » de Vuillard. Pendant très longtemps on ne l’a connu qu’en noir et blanc en tout petit sur des catalogues. Et mes coups de cœur vont vers les pastels de Roussel qui sont soit crépusculaires, soit des couchés de soleil.

"Le banc rose" de Vuillard
"Le banc rose" de Roussel
"La plage au crépuscule" de Roussel.
"La plage au crépuscule" de Roussel.

39200 Saint-Claude

Monique Henriet

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