Election présidentielle : « Des programmes à court terme, voire tournés vers le passé plutôt que l’avenir »

Yves Sintomer, originaire de Dole, est professeur de sciences politiques à Paris VIII. Il nous livre son point de vue sur la campane pour le 1er tour de la présidentielle 2017.

Publié le : 20/04/2017 à 17:12
yves_sintomer_2.JPG
Pour Yves Sintomer, « quel que soit le président élu au second tour, il y a fort à parier que s’il ou elle n’impulse pas une innovation forte sur le plan de la politique économique, de la place de la France dans le monde, du défi climatique..., les lendemains s’avèreront difficiles. »

> Cette campagne aura-t-elle su donner aux Français des perspectives pour l’avenir du pays ?
Elle va, incontestablement, déboucher sur une offre politique nouvelle. Même si les choses peuvent bouger, le parti socialiste, et sans doute aussi le parti Les Républicains, , sont hors course pour le 2e tour.

Dans le même temps, les sondages nous disent que c’est une campagne qui n’a pas passionné les Français. Ceci tient sans doute au fait que les programmes, tant à droite qu’à gauche, sont relativement classiques. Seule l’émergence du centre, avec Emmanuel Macron, contribuera peut-être à faire bouger les lignes, pour le meilleur ou pour le pire.

Mais la campagne aura été centrée sur la personnalité et le ton des candidats  davantage que sur les programmes.

> N’est-ce pas dans la logique de l’élection au suffrage universel direct ?
Le pouvoir démesuré du chef de l’Etat, si on le compare à celui de tous nos voisins européens, contribue à la personnalisation du scrutin. Cependant, sans verser dans la nostalgie, j’ai l’impression que les programmes étaient, il y a vingt ou trente ans, porteurs d’une vision de la société plus tournée vers l’avenir.
> Cette campagne n’a-t-elle pas aussi été plus violente ?
L’affrontement est resté verbal. Mais il est vrai que les attaques de François Fillon contre les juges pourraient déboucher sur des dynamiques autoritaires, comme on en voit dans d’autres pays européens.
> Pensez-vous que les candidats devraient, le temps de la campagne, être protégés des poursuites judiciaires à leur encontre ?
En aucun cas. On a déjà une classe politique qui jouit d’une très grande impunité.

Le seuil de tolérance à l’égard de la corruption est beaucoup plus élevé que dans les autres démocraties occidentales.

Au nom de quoi un candidat ne pourrait-il pas être mise en cause ou mis en examen dès lors que pèse sur lui un soupçon de délit ? Ce serait d’autant plus absurde que son statut, hérité de la monarchie, assure au président l’impunité pendant cinq ans. Cela aurait pour conséquence de renforcer la méfiance à l’égard du politique.
> L’affaire Fillon cependant montre que les Français sont devenus plus exigeants sur le plan de la morale politique…
Le bilan est ambivalent. Ces affaires vont rendre les accommodements avec la loi et l’éthique plus difficiles. En même temps, il n’est pas impossible qu’un candidat mis en examen, de surcroît pour des charges très lourdes, remporte cette élection. En Allemagne, Angleterre ou dans les pays scandinaves, ce serait inconcevable. La presse étrangère le souligne abondamment.
> Y a-t-il un désamour entre les Français et les partis politiques ?
Les Français manifestent leur intérêt pour la politique, ils suivent massivement les débats entre les candidats mais, en même temps, sont indécis et jugent la campagne de façon négative. Emmanuel Macron part favori mais il voit sa position s’éroder à l’approche du scrutin.

Les partis politiques ont perdu le monopole de l’organisation de l’offre politique mais ils continent à jouer un rôle important comme machines électorales. On assiste davantage à la décrépitude d’un système qu’à une reconstruction.

> Faut-il déduire des primaires remportées par F. Fillon et B. Hamon ou des intentions de vote en faveur de M. Le Pen ou J.-L. Mélenchon que la France s’est  radicalisée ?
Il y a surtout une radicalisation des dirigeants politiques. Les Français sont-ils plus xénophobes ou plus sensibles à l’affirmation de l’identité nationale qu’autrefois ?

Le débat tourne autour de ces thèmes mais je ne suis pas sûr que cela corresponde à un mouvement de fond dans la société française.

> Vous suivez cette campagne depuis l’université de Harvard aux Etats-Unis. Est-il possible de faire un parallèle entre l’élection française et celle de Donald Trump ?
La société américaine est très différente de la société française, même si la montée de la défiance est une donnée commune. Ceci dit, quand on observe la campagne électorale française depuis l’étranger, l’impression de projet à courts terme voire tournés vers le passé plutôt que l’avenir est aussi renforcée.
> Cela vous inquiète ?
Quel que soit le président élu au second tour, il y a fort à parier que s’il ou elle n’impulse pas une innovation forte sur le plan de la politique économique, de la place de la France dans le monde, du défi climatique…, les lendemains s’avèreront difficiles.

Une fois élus, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont rapidement perdu pied dans l’opinion publique et la conduite des affaires du pays. Le risque est de voir ce cycle se répéter, avec des conséquences délétères.

Benoit Ingelaere

Captcha en cours de génération.....Version audio
Changer l'image